EDMOND RAPIAT - Extraits
Ce matin-là, il lève la tête. La plume en l’air, prêt à écrire, son regard accroche une affiche de cinéma sur la sucette municipale. Il secoue la tête. Jacques n’est pas un cinéphile.
Les yeux dans le vague, il revoit une période de sa vie. Il prend un stylo bille, repousse la page de brouillon, sort du tiroir un cahier tout neuf, prend une grande inspiration, regarde à nouveau l’affiche de cinéma.
– Ils vont être surpris, dit-il.
Il écrit, écrit toute la matinée, puis range le cahier dans le tiroir du bureau, celui du bas, celui qui coince.
– Jacquot, ne fais pas l’enfant. Tu sais combien ton père compte sur toi.
– Parlons-en ! Il compte sur moi ou il compte l’argent que je rapporte, que vous gardez. Je travaille autant que papa et je n’ai droit qu’à une place de cinéma. Je n’ai pas de salaire. Vous m’exploitez !
– Salaud ! hurla son père. Tu es un ingrat avec tout ce que j’ai fait pour toi ! « Bâtard » !
Jacques reçoit cette insulte comme une gifle. Combien de fois son père l’a traité de « tête de con », mais de « bâtard » jamais !
.../...
– Vous avez connu Germaine Granger ?
Jacques reprend sa respiration, il comprend qu’un grand moment se joue.
– Je me souviens bien d’elle, répond la concierge. On était copines, on sortait ensemble après
le boulot. Elle plaisait bien aux gars avec sa peau blanche et ses cheveux roux.
Après quelques secondes de silence Jacques dit :
– Je suis son fils.
La femme se fige, observe Jacques en cherchant un air de ressemblance.
– Quel âge as-tu ?
– Vingt-sept ans, Madame.
Elle le dévisage d’un regard pénétrant, puis les yeux dans le vague, elle part dans les
souvenirs des tournages. D’un mouvement de tête, chassant le passé, elle lance :
– J’ai du travail qui m’attend
…/…
Il a déposé le paquet, toujours enveloppé dans son papier kraft, dans le tiroir du bureau, le tiroir du bas, celui qui coince. Depuis il l’a délaissé. L’enveloppe est posée dessus. Il ne l’a pas ouverte ; après leur entrevue, Jacques a refusé de lire ce courrier. Il attend le moment propice pour découvrir cette confession avec la sérénité voulue.
La chaleur est écrasante, lourde. Les voilages ondulent, le vent s’est levé annonciateur d’un orage. L’air pesant engourdit les gestes et les pensées. L’orage viendra-t-il dans quelques heures, dans la nuit, ou bien s’abattra-t-il sur une autre campagne ?
.../…
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